Titre.

Les journaux de la France combattante:
Pour la Victoire et France-Amérique.

Malgré la vitalité et la qualité de la communauté française de New York pendant les années de guerre, il fallut attendre quelques temps pour voir apparaître des journaux dignes de son niveau intellectuel et moral. Le vénérable Courrier des États-Unis, publié durant plus d'un siècle depuis 1828, avait hélas disparu au moment où la guerre éclata en 1939.

Une modeste publication, Amérique, dirigée par Maurice et Josette Lacoste, «journal littéraire et artistique des populations de langue française» se préoccupait peu de potitique. De même, La Voix de la France, créée en 1941 par Adolphe Demilly, homme d'affaires et journaliste, qui s'était adjoint comme rédacteur en chef un écrivain belge, Robert Goffin, semblait dans ses premiers numéros vouloir oublier la guerre et privilégier la littérature: «C'est la grandeur de la France, écrivait Demilly, que de soumettre l'épée à l'esprit... Sa voix doit rester celle qui charmait le monde».

C'est ainsi que le premier numéro fut consacré à François Maeterlinck, le second à Rimbaud. Parmi les signatures qui apparurent ensuite se trouvaient de grands noms: Francois Mauriac, dont les articles étaient reproduits du Figaro édité à Lyon; Jules Romains, qui écrivait du Mexique; André Maurois, qui vivait à Saint-Louis; Jacques Maritain, alors à Princeton; le poète Yvan Goll; la Rubrique des arts était tenue par Fernand Léger lui-même, celle du théâtre par Saül Colin, la musique par Edgar Feder, qui tint cette chronique (bénévolement) dans tous les journaux successifs jusqu'à sa mort en 1990, soit presque pendant cinquante ans. Enfin, Maurice Rosenbaum (Rosier) s'occupait de la publicité et continua lui aussi à le faire jusqu'à sa fin.

Charles de Gaulle.Il était impossible cependant que La Voix de France (qu'il ne faut pas confondre avec la publication de l'Union des Français de l'étranger, qui porte le même nom, et est éditée à Paris depuis 1927) resté à l'écart des grandes préoccupations de l'heure: son cinquième numéro était entièrement consacré à Charles de Gaulle, avec en première page un article signé de Maurice Barrès et une grande photo du Général. Le nom de Pierre Lazareff, l'ancien rédacteur en chef de Paris Soir, alors employé à l'émission radiophonique La Voix de l'Amérique, à Washington, apparaît peu après, puis ceux de Focillon, Grégoire et Pertinax, ancien rédacteur de L'Echo de Paris. Cet essor permettait de s'agrandir. La Voix de France s'unit à une nouvelle équipe qui, grâce à l'aide de l'ancien président de la Banque de Paris et des Pays-Bas, Horace Finaly, disposait maintenant de moyens financiers suffisants.

Horace Finaly.
Horace Finaly.

Pour la Victoire.

Pour la Victoire paraît pour la première fois le 10 janvier 1942, sur grand format, avec la Flamme éternelle de l'Arc de triomphe en exergue. C'est enfin, comme l'indique son sous-titre un véritable Journal français d'Amérique qui renait à New York. Sa directrice est une journaliste de renommée mondiale, Geneviève Tabouis, ancienne rédactrice, à Paris, de L'Œuvre. Ennemie jurée des nazis, inscrite sur la liste noire d'Hitler, elle s'est échappée de Paris à l'arrivée des Allemands et a rejoint New York dès le 26 juillet 1940. Chaleureusement reçue par Mme Eleanor Roosevelt à Hyde Park, elle est présentée au président. Bien que frêle, elle possède une extraordinaire énergie. Elle s'adjoint le professeur Hoffer et un éditeur, lui aussi réfugié, Michel Pobers. Comme éditorialiste principal, elle fait appel à celui que chacun attendait: Henri de Kérillis.

Manifeste du Charles de Gaulle.Kérillis était l'un des journalistes les plus connus de France. Rédacteur en chef de L'Echo de Paris, fondateur de L'Époque, c'était aussi un homme politique engagé: adversaire résolu du fascisme, auteur de Français, voici la guerre! (1938), qui avait dénoncé les dangereuses menées hitlériennes. Député de la Seine, il avait été, en septembre 1939, le seul parlementaire de droite à voter contre la ratification des accords de Munich. Echappé à Londres, il avait été se présenter à de Gaulle qui n'avait rien fait pour le retenir. Arrivé à New York, il y écrivait un second livre: Français, voici la vérité!, dans lequel il proclamait sa confiance dans le Général et sa foi dans la résurrection de la France. Kérillis sut rassembler des collaborateurs de tout premier plan: Georges Bernanos, qui résidait au Brésil, Philippe Barrès, Jacques Maritain, Jean Perrin, Eve Curie, Claude Lévy-Strauss, André Breton, Edgar Varèse, ainsi que des professeurs comme Henri Peyre, Gilbert Chinard, Pierre Brodin, Henri Laugier, Henri Bonnet, René de Messières. Occasionnellement, on y vit aussi des articles de Julien Green, et d'Antoine de Saint-Exupéry, qui venait de publier Pilote de guerre, et rédigeait Le petit prince.

Dans un message adressé à Pour la Victoire, le général de Gaulle se déclare «profondément heureux qu'une voix française vive s'éléve aux États-Unis»: il «remercie tous les professeurs, savants et joumalistes, qui se sont rangés à (ses) côtés pour la libération de la Patrie». Mme Eleanor Roosevelt, le maire de New York Fiorello La Guardia, l'ancien ambassadeur américain à Paris William Bullit et bien d'autres envoient également leurs vœux. On réclame des livres français: sur l'initiative de Vitalis Crespin et Isaac Molho, les directeurs de la Librairie de France, à Rockefeller Center, les éditions de la Maison française sont créées: elles publieront les œuvres des écrivains français expatriés et d'autres, qui, en France, ne peuvent plus s'exprimer. Le général de Gaulle télégraphie à Kérillis: «Je lis vos magnifiques articles dans Pour la Victoire. Vous êtes dans le rôle que j'ai toujours souhaité pour vous. J'ai toujours pensé que vous seriez le de Mun et le Maurice Barrès de cette guerre».

Gaullistes et giraudistes.

Cependant, les Français des États-Unis vont être divisés, dans les premiers jours de 1943, par les événements d'Afrique du Nord. Après le débarquement américain de novembre 1942 et l'assassinat de l'amiral Darlan, le général Henri Giraud s'est installé à Alger, soutenu par Roosevelt et le commandant des forces alliées, Dwight Eisenhower. De Gaulle, à Londres, doit ronger son frein.

C'est alors que les communautés françaises d'Amérique se brisent en Giraudistes et Gaullistes, malgré l'appel pathétique de Saint-Exupéry: «Français, unissons-nous! Reconcilions-nous pour servir!» Jacques Stern, désespéré par ces luttes intestines, se suicide à la veille de Noël.

Kérillis, dans ses éditoriaux de Pour la Victoire, supplie les deux Généraux de s'entendre: chaque semaine, le mot «Union» est répété en première page. Mais après quelque temps, en dépit de la rencontre d'Anfa, où Roosevelt, Churchill, de Gaulle et Giraud se sont trouvés ensemble, il constate que l'entente tarde et ne cache pas que l'intransigeance lui semble venir surtout du général installé à Londres plutôt que d'Alger. Une certaine méfiance commence à s'exprimer envers le chef de la France Libre. Lorsque celui-ci triomphe et prend en main, à Alger, à la fois les pouvoirs civils et militaires, Pour la Victoire titre: «le peuple français désavouera» et affirme que ce cumul est contraire aux principes démocratiques. Au sein du journal, c'est la rupture. Elle devient complète lorsque Geneviève Tabouis, qui avait fait un accord avec La Marseillaise, le journal gaulliste édité à Londres, pour reproduire certains de ses articles, refuse de publier ceux qui lui sont envoyez en raison de leur hostilité au président Roosevelt et des attaques dont est l'objet sa politique.

France-Amérique.

Dès lors les gaullistes veulent leur propre journal. France-Amérique est créé et son premier nurnéro paraît, daté du dimanche 23 mai 1943, avec, en première page un télégramme du général de Gaulle et les deux signatures de ses directeurs: Henri Torrès et Emile Buré. Les fonds ont été rassemblés par un consortium où figurent notamment Eugène Gentil, Jules Gendron et Myrtill Schwartz. Le ton est immédiatement bien différent de celui de Pour la Victoire. Celle-ci, implicitement, reproche à de Gaulle sa raideur. France-Amérique répond avec hauteur, sous la plume de Torrès: «Le chef de la France combattant se refuse à juste titre, de transiger avec le mandat qu'il tient de nos otages, de nos martyrs».

Chaque semaine, des listes de fusillés, reprises des placards apposés sur les murs de la France occupée, sont publiées dans le journal. Il n'a pas de mots assez durs pour fustiger ceux qui sont soupsonnés de collaboration. Pour la Victoire ayant publié un article de Pierre Lyautey, neveu du maréchal, les doubles initiales E.B. et H.T. rappellent qu'il a accepté l'armistice signée par Pétain et donc que sa conduite «relèvera du tribunal qui sera constitué au lendemain de la libération de la France». Pierre Pucheu ancien ministre de Vichy, arrive en Algérie et demande à servir dans l'armée. France-Amérique réclame sa «mise en jugement immédiate». Ce sera fait: il sera fusillé. Henri Bernstein, qui avait été l'auteur dramatique le plus en vue du théâtre du boulevard parisien dénonce avec passion «l'ignominie» du régime de Pétain.

Il estime que «l'armistice de juin 1940 a été le plus grand acte de trahison de l'histoire» et continue ses invectives, contre ceux qu'il estime: «collaborationistes». Ce ton est celui des journaux clandestins de la métropole, dont les articles, aux côtés des poêmes d'Aragon, sont reproduits chaque fois qu'ils arrivent à franchir l'Atlantique. Lorsque Pour la Victoire observe que cette attitude risque de conduire à une terrible guerre civile, en France, à la libération, France-Amérique répond (le 27 juin 1943) «Il n'y aura pas en France de guerre civile, il y aura un nettoyage civique».

Pendant quinze mois, les deux journaux rivalisent: rien que l'étude de leurs réactions, semaine après semaine, devant les événements de guerre qui secouent l'Europe, le Pacifique et l'Asie, pourrait faire l'objet d'un livre! Mais tous deux luttent contre les nazis et se réjouissent des revers allemands. Ils expriment la même espérance lors du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944. «La bataille suprême est engagée», proclament ensemble Emile Buré et Henri Torrès. Ils partagent la même joie pour l'avance des troupes alliées. Le 25 août, leur bonheur éclate: «Paris est libéré!», dit l'un, «Paris est libre, le monde respire!», écrit l'autre. Dans les rues de New York, à Rockefeller Center, on chante la Marseillaise.

Le général de Gaulle acclamé par un peuple en liesse, prend le pouvoir à Paris. Mais Kérillis fait part de ses inquiétudes. Déjà, l'année précédente (le 16 octobre 1943), il avait écrit qu'au moment où l'on verrait les «feux du rivage, il faudrait éviter le plus redoutable des récifs: le pouvoir personnel». Il avait ajouté: «Ce que le maréchal Pétain a fait, sur le corps blessé de la République, d'autres soldats pourraient être tentés de le faire dans l'avenir, en abusant de leur prestige ou de la force armée qui leur a été confiée». Le président Roosevelt, fort mal conseillé par Alexis Léger, avait eu les mêmes appréhensions, mais finalement, le 25 octobre 1944, il reconnaissait le gouvernement de Gaulle.

Henri de Kérillis, cependant, s'éloigne de plus en plus de lui. Il ne pouvait pas, notamment, tolérer la présence dans son gouvernement des communistes qui, en août 1939, avaient approuvé l'accord germano-soviétique et avaient refusé de servir dans l'armée française. Mais c'est un drame personnel qui amena son départ définitif. Un matin, Kérillis se précipita au journal en criant: «Mon fils a été livré aux Allemands par les services de de Gaulle. Il a été capturé et est mort dans des tortures effroyables.» Bouleversé, il écrivit un violent article contre de Gaulle, que Geneviève Tabouis refusa de publier, puis un second, intitulé Pétain faisait mieux, qu'elle retourna aussi. Kérillis l'assigna devant les tribunaux, mais fut débouté. Kérillis exprima alors son chagrin et son ressentiment dans son livre: De Gaulle dictateur. Après cela, ulcéré, inconsolable, il ne voulut plus rentrer en France. Il se retira dans sa ferme du Long Island où il mourut en 1958.

Le 8 mai 1945, les cloches sonnaient pour annoncer la capitulation allemande et le retour de la paix. Peu après, Geneviève Tabouis s'embarquait sur le premier Liberty ship pour la France. Pour la Victoire était devenu simplement La Victoire. Elle en laissait la direction à Michel Pobers. De même, Emile Buré et Pierre Lazareff repartaient, comme beaucoup d'autres réfugiés. Parmi eux, Henri Torrès. Le brillant avocat à la voix de tenor voulait entrer dans la politique; deux ans plus tard, il devait être élu sénateur gaulliste (RPF) de la Seine.

Poster de la victoire.

La présence de deux hebdomadaires français à New York ne se justifiait plus. Le 11 mai 1946, La Victoire annonçait qu'il n'y aurait plus désormais «qu'un seul grand journal français aux États-Unis» et que c'est son directeur qui en resterait à la barre. Mais le journal unifié prenait le nom de celui qui avait été le plus ardent dans le combat et dont la dévotion au général de Gaulle avait été sans faille: France-Amérique. Le premier numéro de la nouvelle série était daté du 19 mai 1946.

De 1946 à 1952.

Notre hebdomadaire poursuit sa route, mais il est bien obligé de redescendre des hauteurs auxquelles il avait plané pendant les années de guerre. La IVe République, en proie aux difficultés de la reconstruction, dirigée par des chefs de gouvernement éphémères, constitue évidemment un sujet moins exaltant que le grand combat de 1940-1945. Les ressources pour la publication d'un journal sont moins abondantes, aussi. Michel Pobers doit multiplier les appels «pour que le journal vive». Il n'en publie pas moins, secondé par Hélène Creyton, plusieurs numéros spéciaux particulièrement intéressants, tel celui du centenaire de Balzac, en 1950, ou celui de la visite officiel aux États-Unis du Président Vincent Auriol en 1951.

Peu après, une nouvelle société d'édition est constituée, avec l'appui de deux grandes publications françaises, Le Figaro et Paris Match. Raymond Cartier, entre ses brillants et multiples reportages à travers le monde, s'arrête dans les bureaux de France-Amérique, dont Michel Pobers a quitté la direction en août 1951. Une forme entièrement nouvelle est donnée au journal, qui devient «tabloïde». Plusieurs rédacteurs en chef, auprès desquels reste Hélène Creyton, se succèdent: Louis Foy en 1951, Georges Pernoud et Eugène Dublin en 1952, avec comme adjoints Laure Secrétan et Edouard Beique. Mais à la fin de 1952, l'espoir de maintenir un journal français à New York paraît mince, malgré la prospérité que les États-Unis commençaient alors à connaître.
 

Jacques Habert.

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